Place des femmes en génie : 3 questions à Marie-Josée Potvin

Marie-Josée Potvin est ingénieure à l'Agence spatiale canadienne. Son travail de développement est principalement centré sur la préparation des structures. Elle est également responsable de l'embauche et de la formation de jeunes ingénieurs dans le cadre d'un programme de développement pour en faire des ingénieurs polyvalents et hautement qualifiés dans le domaine spatial. Elle a accepté de répondre aux questions du RéseauIQ relativement à la place des femmes en génie.

1- Quels sont les facteurs qui expliquent selon vous la faible présence des femmes dans le milieu du génie?

C'est d'abord et avant tout culturel. Dans certains pays, comme en Europe de l'Est ou en Algérie, il y a autant de jeunes femmes que de jeunes hommes dans les facultés d'ingénierie. En Inde, les filles font mieux que les garçons à tous les niveaux en mathématiques et en sciences. On convainc nos jeunes filles que les mathématiques et les sciences sont trop difficiles pour elles. Dès qu'elles ont une note moyenne, nous leur disons que les mathématiques ne sont pas pour elles, alors que nous disons à nos garçons de continuer d’essayer, qu'ils vont certainement y arriver s'ils y mettent l’effort. On crée ainsi un milieu très masculin autour des mathématiques et des sciences. Qui dit masculin, dit souvent compétitif et je vois beaucoup de jeunes femmes auprès desquelles j'ai agi comme mentor pendant leurs études, quitter le génie après quelques années de pratique pour des emplois génériques et relativement peu qualifiés, trouvant le milieu du génie trop abrasif. En tant que société, nous créons le déficit de femmes en génie dès la maternelle.

2- Quels ont été les défis que vous avez rencontrés en tant que femme lors de votre carrière?

Il persiste encore une difficulté à accepter le leadership au féminin et dans un milieu aussi masculin que le génie, la réaction est amplifiée. Des expériences ont démontré qu’encore aujourd'hui, lorsqu’on demande aux gens de visualiser un chef, hommes et femmes visualisent instinctivement un homme grand, avec une voix profonde, de grandes mains, etc. Tous ceux qui ne collent pas à ce modèle doivent se battre deux fois plus pour établir leur crédibilité. Nous devons tous nous interroger sur nos modèles de leadership et faire davantage de place à la diversité, simplement pour aller chercher le meilleur de nous-mêmes en tant que société.

3- Comment voyez-vous la place des femmes dans l’industrie du génie dans 20 ans? Quels conseils donneriez-vous aux prochaines générations?

Je ne pense pas que les choses auront beaucoup changé dans 20 ans. Nous ne réglons pas le problème à la base, qui est celui de la relation entre les mathématiques et les sciences, et les filles et les garçons. Donc, nous allons continuer de créer un monde du génie très masculin. Quand je m’adresse à des groupes de jeunes doctorants, je dis aux jeunes femmes de se doter de réseaux féminins et masculins, ainsi que de mentors féminins et masculins, pour augmenter leur résilience, leur confort. Cependant, c'est aux jeunes hommes de mes groupes que je préfère m'adresser. Je leur dis qu'ils seront certainement gestionnaires à un moment de leur carrière et que s'ils font le choix de ne pas pleinement utiliser le talent de leurs employées féminines, il y a fort à parier qu'ils négligeront aussi d'utiliser pleinement le talent des employés émanant des minorités visibles, des communautés LGBT, des jeunes parents. À négliger ainsi une aussi grande proportion du talent disponible, leur équipe ne sera pas la plus forte, ni la plus performante. Nous avons passé les 30 dernières années à parler aux jeunes femmes, à leur dire de développer leurs réseaux, leur leadership, leur communication et rien n'y fait. Il est temps de parler aux jeunes hommes. C’est eux qui détiennent la clé.

 


Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteure.

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