Entrevue avec François Bouffard : l’impact de l’engouement pour l’IA sur les études en génie

Les études en génie sont réputées difficiles, et ce, depuis fort longtemps. Nous avons tous déjà entendu l’histoire d’un professeur de première année au baccalauréat qui aurait dit à ses étudiants de regarder à leur gauche puis à leur droite pour finalement leur dire qu’une des personnes avec qui ils venaient de faire connaissance ne serait plus là l’année d’après.

On imagine le professeur en question terminer ce discours de terreur avec un rire machiavélique tel un Père Fouettard. Histoire vraie ou légende urbaine? Dans tous les cas, cette fable témoigne d’une tradition de dur labeur et d’un environnement d’apprentissage compétitif, mais qu’en est-il aujourd’hui? Afin de comprendre les mutations et les enjeux contemporains des études en génie, je me suis entretenu avec François Bouffard, professeur agrégé et boursier William Dawson à l’Université McGill.

D’une époque à l’autre

Monsieur Bouffard termine son doctorat en génie électrique à l’Université McGill en 2006 puis enseigne à l’Université de Manchester en Angleterre pendant 4 ans avant de revenir au Québec pour enseigner… à l’Université McGill!

Ayant depuis longtemps un intérêt pour la recherche, il s’intéresse également à l’avenir de la profession d’ingénieur et à notre façon de former la relève. À son retour à McGill, il constate une grande transformation dans le programme de génie électrique au sein duquel il avait évolué à peine quelques années auparavant.

« Il y a eu une révision substantielle dans les programmes de génie électrique et logiciel. La légende urbaine voulait que ce soit très théorique, alors les étudiants avaient l’impression qu’il y avait beaucoup de mathématiques en comparaison d’autres programmes au Canada. On a coupé des [cours de] maths pour les intégrer dans les cours ou carrément les abandonner. Cela a donné de l’espace pour d’autres matières ainsi qu’ajouter plus de séances de laboratoire. »

L’espace dégagé a permis notamment de faire une place pour une matière de plus en plus fondamentale, et en particulier dans le domaine du génie : l’intelligence artificielle.

La nouvelle manne

« Il y a énormément d’engouement pour l’intelligence artificielle. Les étudiants veulent avoir une expérience d’apprentissage machine en lien avec l’IA. (…) Aujourd’hui, les cours en lien avec l’IA sont donnés en option, mais ils le seront de plus en plus de manière systématique et pour l’ensemble des étudiants dans un tronc commun. »

Cette ruée vers l’intelligence artificielle vient avec son lot de défis pour les universités qui doivent recruter du personnel compétent pour assurer la tenue des cours.

« McGill et les autres universités utilisent des postdocs pour donner ces cours-là, affirme François Bouffard. Il y a une pression énorme et une surenchère pour les offres d’emplois pour les postes de professeur adjoint, par exemple. »

En effet, l’intelligence artificielle étant à la jonction de la programmation, des mathématiques et du monde des affaires, le personnel qualifié manque, poussant ainsi les salaires à la hausse. Et cette pression n’est pas ressentie que par les universités, mais également chez les entreprises du secteur, par exemple Brainbox AI qui œuvre dans le domaine de l’automatisation des bâtiments et pour qui le problème de recrutement pose un risque à la croissance de l’entreprise.

Or, ce qui est vécu péniblement par les universités et les entreprises profite aux étudiants et jeunes diplômés qui rêvent de profiter de cette nouvelle manne; le malheur des uns fait le bonheur des autres, comme le disait Érasme.

Des emplois stimulants, des salaires intéressants, des perspectives de progression de carrière supérieures à d’autres domaines; pas étonnant que les étudiants en génie ayant des aptitudes en programmation s’intéressent à ce milieu!

Mais cette réalité d’une opportunité pour toute une génération de jeunes professionnels trimbale néanmoins un péril potentiel qui lui est consubstantiel, comme si toutes les ruées vers l’or renfermaient les gênes de leur propre assombrissement.

Il n’y a pas de ciel sans enfer

« Les étudiants en génie logiciel ont une vision très différente des autres étudiants en génie. Ce qu’ils font est très dématérialisé, et ils ont souvent des ambitions professionnelles très grandes. Ils ont des agendas très remplis. Ils se mettent beaucoup de pression, ce qui leur cause parfois des problèmes de santé mentale, notamment l’anxiété. »

En effet, plusieurs étudiants travaillent en même temps que les études. Ils participent à des journées de formation sur l’IA, prennent du temps pour suivre des cours en ligne, redoublent d’ardeur pour être performants; compétitifs dans un marché qui pourtant leur laisse présentement le gros bout du bâton.

Tout ça se traduit par une forme de désintérêt à l’endroit des études et de la vie étudiante qui sont perçues comme secondaires vis-à-vis les ambitions de faire sa place dans un domaine aux promesses nombreuses et grandes. Ce désintérêt se matérialise également dans la difficulté de recruter des étudiants aux cycles supérieurs, m’explique François Bouffard qui trouve dommage que les étudiants d’aujourd’hui ne prennent pas le temps de vivre pleinement leurs études comme lui a pu le faire à une autre époque (pas si lointaine).

« Je trouve ça un peu triste que des gens ne profitent pas assez de leurs études, surtout au baccalauréat. Moi, mes études de baccalauréat, ça fait partie des meilleures années de ma vie! »

Cela me rappelle l’analyse de Jean-Marc Léger dans son livre Le Code Québec qui soulève une dimension cruelle, mais vraie de la psyché des personnes issues la génération Y, soit celle d’une grande ambition couplée d’une peur de l’échec.

Plus besoin de nous faire regarder nos collègues de gauche et de droite. Nous sommes aujourd’hui nos propres pères Fouettards.

 

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