Les certifications durables : bien plus qu’un sceau, un outil d’ingénierie
Les certifications en bâtiments et infrastructures durables constituent des cadres de performance reconnus, tant au Québec qu’à l’international. Dans un contexte où les exigences réglementaires et les engagements de décarbonation se renforcent, je considère que ces certifications prennent toute leur importance. Dans cet article, je vous partage ma réflexion sur la manière dont on peut se servir des certifications comme outils pour faciliter une meilleure conception des projets et aider les donneurs d’ouvrage à mieux planifier et encadrer leurs chantiers.
Les points clés
- Les certifications transforment les ambitions en résultats mesurables : elles fournissent un cadre structuré qui traduit les objectifs de durabilité en exigences concrètes, vérifiables et documentées.
- Au-delà de la collaboration interdisciplinaire, les processus de conception intégrée poussent les ingénieurs à se dépasser individuellement et collectivement pour le succès du projet.
- Les programmes de certification sont des outils de choix pour matérialiser les objectifs ESG des organisations.
- L’industrie évolue vers une culture de la performance réelle : l’accent est mis sur l’optimisation des performances d’exploitation plutôt que sur les seules intentions de conception.
- Toujours en mode innovation, les programmes de certification tirent constamment l’industrie vers le haut.
L'évolution de l'industrie de la construction vers le développement de bâtiments et d’infrastructures plus durables transforme aujourd’hui la manière de concevoir, réaliser et exploiter les ouvrages. Les objectifs liés à la réduction des émissions de carbone, à l’efficacité énergétique, à la résilience climatique et à la responsabilité environnementale imposent de nouvelles façons d’encadrer la performance des projets, de la conception à l’exploitation.
Dans ce contexte, les certifications en bâtiments et infrastructures durables constituent des cadres de référence permettant de traduire des ambitions environnementales en exigences concrètes et mesurables. Des programmes comme LEED, Bâtiment à carbone zéro, Passivhaus, ou Envision établissent des stratégies, des critères de performance et des processus de validation qui permettent de reconnaître les projets répondant à des objectifs élevés de durabilité.
Ces programmes imposent souvent des stratégies conceptuelles à développer (par exemple, l’infiltration des eaux pluviales), des matériaux à sélectionner (par exemple, le béton à contenu recyclé) et des performances minimales à atteindre (par exemple, l’efficacité énergétique), sans quoi la certification ne peut tout simplement pas être obtenue, ni le projet reconnu comme durable et responsable.
Je considère que les stratégies, critères et processus requis pour obtenir ces certifications sont d’excellents outils pour orienter le travail dès les premières étapes des projets. Pour les ingénieurs, ces référentiels représentent des leviers concrets pour optimiser la conception, stimuler l’innovation et démontrer la performance des solutions proposées. Pour les donneurs d’ouvrage, ils deviennent des outils de planification, de suivi et de reddition de comptes soutenant leurs engagements en matière de responsabilité environnementale, sociale et de gouvernance (ESG).
Des référentiels qui transforment les intentions en exigences mesurables
De mon point de vue, l’un des principaux avantages des programmes de certifications réside dans leur capacité à structurer une démarche qui pourrait autrement demeurer abstraite pour les professionnels.
Dans les projets de construction durable que j’ai menés, je me suis souvent retrouvée face à des objectifs de durabilité souvent vastes et multidimensionnels. En effet, réduire l’empreinte carbone, améliorer l’efficacité énergétique, favoriser la santé des occupants ou accroître la résilience d’un bâtiment ne dépendent pas uniquement de l’ingénieure : ils demandent une concertation et un effort collectif. Sans cadre précis, ces objectifs de durabilité étaient difficiles à traduire en décisions techniques efficaces.
Les programmes de certifications agissent donc comme des feuilles de route dans la planification, la conception et la réalisation des projets. Ils définissent des stratégies souvent appuyées sur des normes de référence reconnues nationalement et internationalement, établissent des seuils de performance et imposent une démonstration documentée des résultats. Cette approche permet d’éviter une conception basée uniquement sur des intentions en favorisant plutôt une vision intégrée et durable du projet.
Par exemple, dans le cadre du projet de revitalisation Val-Martin qui comprend 357 unités de logement social réparties dans 7 nouveaux bâtiments à Laval, la démarche que nous avons mise en place pour viser une efficacité énergétique beaucoup plus élevée que la réglementation l’exige ne reposait pas uniquement sur le choix d’équipements performants. Le programme de certification LEED et ses critères de conception intégrée nous ont imposé une réflexion globale sur l’orientation des bâtiments, l’enveloppe, la réduction des charges internes, les systèmes mécaniques, les sources d’énergie et l’empreinte carbone, les comportements des occupants, la mise en service et les stratégies d’exploitation. Plusieurs ateliers de travail ont été mis en œuvre tôt dans le processus de conception. Ces éléments impliquent l’ensemble des professionnels du bâtiment et des infrastructures. Les exigences de certification encouragent donc une approche systémique où chaque décision influence la performance globale de l’ouvrage.

Revitalisation Val-Martin, Laval, LEED-ND – Ædifica – crédit photo David Boyer
En conception intégrée, la volumétrie, l’orientation et l’enveloppe ont été explorées pour réduire les charges énergétiques.
Je considère qu’il s’agissait d’un changement important pour la pratique de l’ingénierie dans un contexte où la réalisation de projet s’effectuait plus communément en parallèle et de façon linéaire. Nous devions plutôt collaborer en amont pour élaborer ensemble des stratégies passives telles que l’orientation, la volumétrie, le paysage qui vont réduire les charges avant même d’explorer les systèmes et les équipements.
Mon rôle en tant qu’ingénieure ne se limitait donc plus à contribuer à la conception d’un système conforme aux normes, mais consistait également à optimiser une performance globale en fonction d’objectifs clairement établis au départ du projet, et ce, en intégrant l’ensemble des expertises impliquées dans le projet.
Un levier d’innovation pour les ingénieurs
Les certifications durables constituent également un moteur d’innovation technique pour la communauté de pratique en ingénierie du bâtiment et des infrastructures, au Québec et ailleurs. En imposant des niveaux de performance supérieurs aux pratiques conventionnelles, elles amènent les ingénieurs à explorer de nouvelles stratégies pour se conformer aux exigences des programmes et à remettre en question certaines approches plutôt traditionnelles.
Dans le projet de l’Atelier 25, un nouveau garage municipal à Candiac qui visait une haute performance environnementale, j’ai été amenée, en tant qu’ingénieure, à analyser des stratégies liées à la résilience climatique, à la gestion des eaux pluviales ou encore à la réduction de la consommation d’eau potable dans le cadre du programme de certification visé. Avec l’équipe, nous nous sommes donc interrogés sur l’intégration dans le projet de mesures innovantes, par exemple la récupération et la réutilisation des eaux pluviales, l’optimisation des infrastructures vertes, la réduction des surfaces imperméables ou encore la sélection de systèmes et d’équipements favorisant une utilisation plus efficace de la ressource. Les stratégies retenues ont permis d’obtenir une réduction de 91% de la consommation d’eau potable annuellement et d’aller chercher des subventions additionnelles pour le projet.

Atelier 25, Candiac, LEED-NC - Ædifica – crédit photo Jacob Didier, Ville de Candiac
Intégration d’un toit vert favorisant la gestion passive des eaux pluviales et la réduction des îlots de chaleur.
Les retombées de ces stratégies choisies sur le caractère durable et responsable de l’ouvrage démontrent qu’elles ne doivent pas être évaluées uniquement de façon isolée, mais plutôt en fonction de leur contribution à la performance globale du bâtiment et de son environnement. Une approche intégrée permet ainsi de mieux anticiper les impacts liés aux changements climatiques à court, moyen et long terme, et ainsi d’améliorer la durabilité et la capacité d’adaptation des ouvrages.
Les programmes de certifications favorisent donc la collaboration interdisciplinaire. L’atteinte des critères repose rarement sur une seule discipline. Les maîtres d’ouvrage, les ingénieurs (mécanique-électrique-civil-structure), les architectes et les entrepreneurs doivent travailler avec une vision commune. Cette intégration en amont suit souvent un processus de conception intégrée imposé par le programme de certifications, ce qui permet d’identifier plus tôt les opportunités d’optimisation. Cela serait difficile à faire dans une approche traditionnelle linéaire.
Pour les ingénieurs, maîtriser ces référentiels devient une compétence stratégique, puisqu’ils leur permettent d’atteindre des objectifs de durabilité et de responsabilité dans leurs projets. Pour ma part, la connaissance des exigences de certification m’aide à mieux conseiller mes clients, à anticiper les impacts techniques et économiques des différentes stratégies envisagées et à proposer des solutions alignées sur les objectifs de performance recherchés en matière de développement durable.
Un outil de gestion de risque et de création de valeur pour les donneurs d’ouvrage
Du point de vue des propriétaires et des gestionnaires immobiliers, les programmes de certifications offrent un cadre permettant de réduire l’incertitude entourant la performance future des bâtiments. Un projet certifié ne garantit pas à lui seul une exploitation exemplaire, mais il démontre qu’un ensemble de critères mesurables ont été intégrés, vérifiés et validés selon une méthodologie reconnue.
Cette validation externe représente une valeur importante dans un contexte où les attentes en matière de responsabilité ESG envers les organisations évoluent rapidement. Au cours de mon expérience en tant qu’ingénieure du bâtiment, je me suis rendu compte que les investisseurs, les institutions publiques et les occupants des bâtiments accordaient une importance croissante aux performances environnementales et sociales des actifs immobiliers. Pour évaluer ces éléments, ils s’appuient sur la capacité de les quantifier dans un objectif direct d’analyse comparative du marché, ou encore plus spécifiquement, de décarbonation de l’ouvrage ou du portefeuille immobilier.
Mon constat est donc que les certifications deviennent des outils de communication et de reddition de comptes dans une stratégie ESG. Dans le cadre d’un projet de réaménagement, le client en services financiers avait des engagements ESG axés sur l’empreinte carbone. Nous visions déjà une certification LEED et les exigences au programme nous demandaient justement d’effectuer la quantification carbone autant opérationnel qu’intrinsèque. Sur la base de ces premières analyses, j’ai pu pousser la réflexion aux impacts du chantier et ainsi dresser une base d’indicateurs liés au carbone pour les futurs projets d’aménagement de ce même client. Ces programmes permettent aux organisations de démontrer des engagements concrets plutôt que de simplement déclarer des intentions. Pour plusieurs propriétaires, elles contribuent également à améliorer la valeur à long terme des actifs en favorisant des bâtiments plus efficaces, plus résilients et mieux adaptés aux besoins futurs.
Dans ce projet, mon rôle en tant qu’ingénieure a été central à la démarche. Mon expertise en ingénierie m’a permis de traduire les objectifs stratégiques de l’organisation en paramètres techniques mesurables et implantables. Les ingénieurs sont donc des acteurs clés pour assurer que les objectifs environnementaux demeurent ambitieux, mais réalisables, cohérents avec les contraintes du projet et intégrés aux décisions de conception multidisciplinaires.
Vers une approche basée sur la performance réelle
L’évolution des programmes de certifications démontre une tendance importante : le passage d’une approche principalement basée sur des intentions de conception vers une approche axée sur la performance mesurée.
Historiquement, plusieurs exigences de ces programmes se concentraient principalement sur les caractéristiques de l’ouvrage ou des stratégies à intégrer ou déployer au moment de sa conception et de sa construction. Aujourd’hui, l’industrie reconnaît de plus en plus l’importance de valider la performance réelle en exploitation. Notons, à cet effet, le Règlement sur la déclaration obligatoire de la performance environnementale adopté le 23 juin 2026 par le gouvernement du Québec, et dont les mécanismes de rétroaction sont entre autres basés sur les outils développés dans le cadre de différents programmes de certification.
De mon point de vue, cette évolution est particulièrement pertinente pour les ingénieurs, puisque les systèmes conçus doivent ultimement produire les résultats attendus. Par exemple, dans la réalisation d’un nouveau centre de distribution de Postes Canada que j’ai mené, la simulation énergétique, l’analyse de cycle de vie et la mise en service ont représenté pour moi des outils de choix pour appuyer les décisions conceptuelles, mais aussi pour initier le suivi des consommations, et l’optimisation continue des systèmes en exploitation. C’est ce qui est mis de l’avant par la certification Bâtiment à carbone zéro obtenue dans le cadre de ce projet. L’analyse des données d’exploitation est devenue une démarche complémentaire pour assurer une performance durable dans le temps. L’ingénieur bénéficie ainsi d’un mécanisme de rétroaction pour faire face aux changements réglementaires, mais aussi pour faciliter l’atteinte de performances toujours plus importantes dans ses prochains projets.

Postes Canada, Prévost, BCZ-design – crédit photo Ædifica
Optimisation des systèmes pour obtenir un bilan carbone zéro et mise en service des systèmes afin d’assurer la performance dans le temps.
Les processus de certifications contribuent donc à rapprocher la conception de l’exploitation. Ils encouragent une meilleure documentation, une mise en service rigoureuse des systèmes et une collaboration accrue avec les équipes responsables de l’opération des bâtiments.
Je pense que cette approche basée sur la performance réelle est appelée à prendre une importance grandissante au fur et à mesure que les objectifs de carboneutralité et de réduction des impacts environnementaux deviendront plus ambitieux. Je suis persuadée que les ingénieurs auront un rôle déterminant à jouer pour accompagner cette transition et développer des solutions techniquement robustes, économiquement viables et mesurables.
Les certifications en bâtiments et infrastructures durables sont aujourd’hui des outils puissants pour structurer l’amélioration de la performance des ouvrages. Elles agissent comme catalyseurs d’une pratique d’ingénierie responsable et permettent de transformer des objectifs ambitieux en exigences concrètes, mesurables et vérifiables.
Pour les ingénieurs, les programmes de certification doivent représenter bien plus qu’une série de critères à respecter. Ce sont des cadres de réflexion permettant d’améliorer la conception, d’encourager l’innovation et de renforcer la valeur ajoutée offerte aux clients. Ils favorisent également une approche collaborative où les différentes expertises contribuent ensemble à l’atteinte d’une vision et d’objectifs communs, en plus d’agir comme une récompense et une reconnaissance à la concrétisation du projet.
Pour les donneurs d’ouvrage, ces référentiels offrent une manière crédible d’encadrer leurs engagements en matière de développement durable et de performance ESG, tout en réduisant les risques associés à leurs investissements.
Alors que l’industrie de la construction et de la gestion immobilière évolue vers des pratiques plus responsables, les certifications continueront de jouer un rôle essentiel. Elles ne remplacent pas l’expertise des professionnels, mais elles fournissent un langage commun et un cadre de validation permettant de mieux démontrer la qualité, la performance et la durabilité des projets réalisés.
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