La gestion d’actifs, la clé de la pérennité
Dans le contexte de l’intégration récente du pont de Québec au portefeuille d’actifs de Les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI), il est pertinent d’examiner comment la société d’État fédérale applique son modèle de gestion d’actifs à deux infrastructures centenaires et emblématiques : le pont Jacques-Cartier, dont elle assure la gestion depuis près de 50 ans, et le pont de Québec, nouvellement sous sa responsabilité. Cette comparaison permet d’illustrer à la fois les résultats d’une gestion d’actifs déployée sur le long terme et les défis associés à une nouvelle prise en charge.
Les points clés
- La gestion d’actifs est devenue un levier stratégique pour PJCCI.
- La connaissance approfondie de l’actif est essentielle pour assurer sa pérennité.
- L’expérience acquise sur le pont Jacques-Cartier sert aujourd’hui de modèle pour les autres ouvrages de PJCCI.
Acteur clé de la mobilité depuis 1978, Les Ponts Jacques Cartier et Champlain Incorporée (PJCCI) a vu son portefeuille d’actifs évoluer au fil des décennies. Initialement responsable du pont Jacques-Cartier, du pont Champlain d’origine — maintenant déconstruit — et de l’autoroute Bonaventure (section fédérale), PJCCI s’est ensuite vu confier la section fédérale du pont Honoré-Mercier et le tunnel de Melocheville en 1998, et l’Estacade en 1999, puis la structure du pont de Québec en 2024. PJCCI a graduellement évolué vers une approche multidisciplinaire structurée visant à prolonger la durée de vie des actifs, au bénéfice de la collectivité.
Un peu d’histoire
Au cours des 25 dernières années, PJCCI a développé de façon continue ses pratiques en gestion d’actifs. D’une approche essentiellement réactive, reposant sur des interventions ponctuelles et correctives où les risques étaient élevés, PJCCI est progressivement passée à une gestion proactive, où les interventions et les investissements sont planifiés en fonction de cibles de pérennité des actifs, de la sécurité et de la mobilité des usagers, en assurant une saine gestion des fonds publics.
Comme plusieurs gestionnaires d’infrastructures, PJCCI a dû composer avec le vieillissement du pont Jacques-Cartier en parallèle avec la dégradation accélérée de certains ouvrages construits au milieu du 20e siècle, ce qui a présenté d’importants défis en gestion de risques. Pour PJCCI, l’incertitude croissante liée à l’état du pont Champlain d’origine a mis en évidence l’importance d’une meilleure connaissance du comportement des matériaux exposés au climat québécois, et permis notamment d’intégrer des critères de conception mieux adaptés.
La gestion d’actifs comme levier de transformation
Aujourd’hui, la gestion d’actifs constitue l’un des fondements de PJCCI qui vise à assurer un équilibre entre la sécurité des usagers, la fonctionnalité, la pérennité des actifs et une utilisation efficiente des fonds publics. Afin de soutenir cette évolution, PJCCI s’est inspirée, à compter de 2015, des meilleures pratiques internationales en gestion d’actifs, notamment du cadre de référence de l’Institute of Asset Management (IAM), afin de rendre ses pratiques plus systémiques.
Cette approche repose sur l’intégration de multiples sources d’information : inspections, analyses structurales, études spécialisées, données de mobilité, considérations environnementales et besoins de la collectivité. Ces données sont ensuite transformées en connaissances permettant d’évaluer les risques, de définir les priorités d’intervention et d’orienter les stratégies d’investissement. PJCCI a pu ainsi développer une vision intégrée de la gestion des infrastructures dont elle est responsable, et qui présente des caractéristiques uniques dépassant souvent le cadre des codes de conception contemporains. Leur gestion exige donc une compréhension approfondie de leur comportement, ainsi qu’un recours à la recherche appliquée, à l’innovation et au développement de solutions adaptées. Afin de mitiger les risques liés aux ouvrages d’art existants, un programme de supervision des actifs et d’évaluation des risques est maintenu de façon continue.
Le pont Jacques-Cartier
Le pont Jacques-Cartier représente un exemple probant de la démarche de gestion d’actifs de PJCCI. Bien avant l’adoption de cette approche, PJCCI a réalisé plusieurs projets majeurs sur ce pont, dans une visée de pérennité, et ce, par une approche d’équilibrage des risques. D’abord, un programme de nettoyage et de remplacement complet du revêtement de protection de la charpente métallique sur une durée d’environ 15 ans, a permis de ralentir substantiellement la dégradation et de documenter les besoins de réparation d’acier. Ensuite, le tablier a été remplacé au début des années 2000 et, depuis les années 2010, un programme de réfection et de renforcement d’acier est en cours, en plus d’un programme de résilience sismique. L’approche de PJCCI a permis d’équilibrer les risques d’intégrité structurale avec les risques de mobilité et de pérennité.

Le pont Jacques-Cartier à Montréal.
En adoptant la gestion d’actifs, PJCCI a mis graduellement en place une approche plus systémique, proactive et intégrée, notamment par l’implantation de la gestion par projet, la gestion des entraves, la coordination avec les partenaires, les échanges avec les parties prenantes, l’utilisation d’outils de géomatique, en plus d’un processus rigoureux d’octroi de contrats et l’élaboration de plans de mesures d’urgence.
Aujourd’hui âgé de 96 ans, le pont Jacques-Cartier est doté d’un diagnostic global visant à consolider les connaissances acquises au cours de plusieurs décennies d’inspection et d’analyse. Les données relatives à la structure d’acier, au tablier et aux fondations ont été intégrées afin d’évaluer la performance de l’ouvrage, sa durée de vie résiduelle et les risques associés à ses différentes composantes.
De plus, divers scénarios d’investissement à long terme ont été élaborés dans le cadre d’un Plan Directeur de Maintien d’Actif (PDMA) qui a permis de bonifier la vision de pérennité et de performance. La cible de pérennité de l’ouvrage est ainsi passée de 150 à 185 ans, notamment par l’intégration d’un programme de renforcement sismique prévu sur 15 ans, en plus d’un second remplacement de tablier dans les années 2060. Le pont Jacques-Cartier fut également doté du premier Plan Stratégique de Gestion d’Actif (PSGA) de PJCCI, qui définit les orientations en matière de pérennité, de performance, de sécurité et de résilience.
En 2017, PJCCI poursuivait sa démarche en gestion d’actifs, notamment par la création de la direction principale, Gestion d'actifs, visant à favoriser une compréhension commune des risques et d’assurer l’arrimage des activités de planification, d’entretien, d’exploitation et de maintien d’actifs aux objectifs stratégiques. L’adoption d’une première politique en gestion d’actifs a formalisé la portée des pratiques d’affaires de l’organisation. Au-delà des aspects techniques, PJCCI a également structuré ses relations avec les parties prenantes par le biais d’une approche corporative, des outils et des formations pour l’ensemble de son personnel, en plus d’une cartographie propre à chaque ouvrage et des mécanismes d’échange et de communications adaptés.
Près d’un siècle après sa mise en service, le pont Jacques-Cartier illustre comment une gestion d’actifs mature peut contribuer à prolonger la vie utile d’un ouvrage stratégique tout en maintenant un niveau élevé de sécurité et de performance.
Le pont de Québec : mettre en pratique l’expérience acquise
Depuis son transfert à PJCCI en novembre 2024, le pont de Québec bénéficie des pratiques développées sur le pont Jacques-Cartier. Cet ouvrage âgé de 109 ans fait l’objet d’un important programme de réhabilitation s’échelonnant sur plusieurs décennies. Dans ce contexte, la priorité de PJCCI a été autant d’établir le portrait complet de son état et des risques qui y sont associés, que de poursuivre les travaux de réfection compte tenu de la cadence de dégradation.

Le pont de Québec.
Afin d’appuyer rapidement la prise de décision, la première inspection détaillée du pont de Québec est réalisée sur une période de deux ans, comparativement au cycle habituel de quatre ans, préconisé par PJCCI. Des études complémentaires sont également réalisées, notamment l’évaluation de la capacité portante et des essais en soufflerie, considérant l’exposition élevée de l’ouvrage aux vents. L’ensemble des données et des connaissances ainsi recueillies permettront de déterminer l’état de l’ouvrage et de ses composantes, de cerner les principaux risques et de les intégrer aux décisions d’investissement des prochaines décennies.
Centraliser la connaissance de l’actif
Compte tenu de la complexité des ouvrages et la quantité de données à traiter, PJCCI a amorcé la numérisation du pont Jacques-Cartier et du pont de Québec au moyen de la technologie BIM. Au-delà de la modélisation numérique, cette démarche vise à intégrer les données de gestion d’actifs, notamment les résultats d’inspection, l’historique des travaux et les informations techniques des ouvrages à une maquette numérique qui devient progressivement un outil performant de gestion intégrée des actifs. Celle-ci soutiendra le suivi du cycle de vie de l’actif, facilitera le partage d’information autant à l’interne qu’avec les fournisseurs et renforcera la capacité de PJCCI à prendre des décisions éclairées en matière de maintien, d’exploitation et de planification des investissements.
Depuis 1978, PJCCI a vu son portefeuille d’actifs croître jusqu’à la récente l’intégration du pont de Québec. Au cours des 25 dernières années, l’organisation est passée d’une approche réactive à une gestion d’actifs structurée et proactive. Aujourd’hui devenue une priorité stratégique pour PJCCI, la gestion d’actifs s’incarne dans la gouvernance, l’alignement des équipes et les mécanismes de planification. Soutenue par l’amélioration continue, la gestion d’actifs renforce la gestion des risques, et influence les décisions liées à la planification, à l’exploitation et à la pérennité des actifs. L’expérience acquise sur le pont Jacques-Cartier constitue désormais une référence pour le pont de Québec, où l’acquisition de connaissances, le diagnostic et le plan de maintien jettent les bases de sa réhabilitation et de sa pérennité.