Retour sur la 6e édition des Rencontres de génie : construction et innovation

Le constat est clair. La construction est l’avant dernier secteur en innovation numérique au Québec. La journée-conférence des Rencontres de génie, un rendez-vous pour s’inspirer et réfléchir au potentiel d’innovation en entreprise, a su dresser le portrait alarmant de la situation numérique du secteur de la construction. Des conférenciers de haut calibre ont apporté des pistes de solutions solides et présenté des exemples de transformation réussie dans le secteur de la construction au Québec, au Canada et à l’international.

La transformation digitale du secteur s’active. Voyons quelles sont les solutions à mettre en place pour adopter rapidement les récentes technologies.

Améliorer la productivité des chantiers pour rattraper le retard de PIB

Trois principales orientations du secteur enclenchent le développement des vecteurs d’innovation et favorisent l’amélioration de la compétitivité du Québec dans ce secteur : 1) Améliorer la productivité 2) Accroître les exportations 3) Favoriser l’innovation.

Marc Vézina, à la direction des biens de consommation et de la construction au Ministère de l'Économie et de l'Innovation, affirme que les entreprises du secteur de la construction doivent principalement miser sur la productivité afin de réduire l’écart qui s’est agrandi par rapport aux autres secteurs d’activité, notamment le retard de productivité au travail.

Elles doivent mettre en place des projets d’innovation, car seulement 2.6% des entreprises québécoises du secteur de la construction ont introduit des innovations de produits, alors que c’est au-delà de 35% dans d’autres secteurs. La transformation du secteur et l’amélioration de ces résultats ne sont pas utopiques. Il existe d’innombrables possibilités qui peuvent améliorer les résultats comme l’a fait notamment le Royaume-Uni dans le secteur de la construction.

Adopter des méthodes de construction innovantes et créatives

L’étude de cas Battersea au Royaume-Uni présentée par Sam Stacey, challenge director chez UK Research and Innovation, est une preuve de succès fulgurant à partir de quelques changements. « What can we produce offsite to build better? Flying factories: 44% less cost, 65% less time, 73% fewer defects. They got massive improvement. They double their productivity » explique-t-il.

Le développement d’un middleground entre la construction traditionnelle et modulaire, l’utilisation d’une plateforme de collaboration et la programmation des chantiers à l’aide du machine learning ont amené des résultats exorbitants. Le Royaume-Uni est un exemple inspirant, d’autant plus grâce aux programmes AIMCH Advanced Industrialised methods for the construction of homes ou le Active Building Center qui permet de supporter un réseau intelligent de gestion énergétique.

La grappe aérospatiale Aéro Montréal est un exemple de middleground, c’est-à-dire un acteur voué à créer des connexions entre différents paliers de l’industrie. Mélanie Lussier, vice-présidentes opérations à Aéro Montréal affirme que Montréal est le 3e pôle aérospatiale au monde où 80% de la production est exportée à l’international. Le secteur a développé des chantiers pour favoriser la consolidation de la chaîne d’approvisionnement.

Aéro Montréal a créé l’initiative de mentorat industriel MACH, conçue pour accélérer la transformation de la chaîne d’approvisionnement en améliorant la compétitivité du secteur et en développant une culture d’ouverture, de collaboration, d’amélioration continue et d’innovation.  L’initiative a démontré une amélioration des délais de livraison de 4.9% à 9.6% et de la moyenne de la productivité de 24% à 46%.

Constituer des équipes d’innovation à l’interne pour aligner les projets

Une étude de cas locale, le « CHUM phase 2, représente cette culture de collaboration avec l’alignement de toutes les parties prenantes. L’innovation a été utilisée lors du commencement des travaux. Il a fallu utiliser une modélisation 4D et les photos 360 pour améliorer le processus de conception et s’assurer de la compréhension des parties prenantes.

C’est un autre exemple de la réalité virtuelle utilisée sur les chantiers » expliquent Carolyne Filion et Lieu Dao, gérantes Innovations R&D et projets spéciaux chez Pomerleau. L’entreprise mise sur les facteurs clés humains pour constituer une équipe d’innovation. « Il faut tout d’abord chercher des gens motivés et engagés. Ce ne sont pas nécessairement des experts en technologie ni en logiciel » ajoutent-elles.

Déployer de nouveaux modes de collaboration

En plus des facteurs humains, de nouveaux modes de collaboration facilitent les opérations et s’éloignent de l’approche de confrontation entre les parties prenantes. « Les projets les plus réussis sont ceux qui ont démontré la plus grande synergie » Guy Paquin, à direction générale des stratégies et des projets spéciaux de la Société québécoise des infrastructures.

« Il suffit de bien s’entendre dès le début. C’est sûr qu’un projet forfaitaire peut paraître négatif présentement. Des fois, avec les types de contrat plus adaptés à des modes de collaboration, la problématique est que les contrats sont moins compris. Ça va apporter des litiges parce que les compréhensions de tous ne sont pas exactes. »  explique Alexandra Murdock, vice-présidente opérations, Magil Construction.

Johanne Mullen, associée leader nationale, projets d’immobilisation et infrastructures de PwC constate que l’industrie se questionne en effet sur le transfert de risque et le développement de solutions pour modifier les modèles connus (DBB ou PPP notamment) pour plus de collaboration et mettre à profit les connaissances des fournisseurs.

Un effort de standardisation, de design et de restructuration doit être mis en place en amont des chantiers pour favoriser de meilleurs résultats. « 80% des décisions impactant le budget d’un projet subvient dans les 20 premiers pourcentages de design » affirme Sébastien Tremblay, vice-président développement d’affaires chez CIMA+. Des changements doivent être menés pour mieux gérer la planification des projets de construction, notamment l’approvisionnement.

En effet, « le carnet de commande ne permet pas de prendre des ententes de volume avec les fournisseurs » affirme Ian Kirouac, vice-président exécutif, initiatives stratégiques chez Pomerleau.

Le rôle de l’entrepreneur est également transformé et se doit d’être reconnu essentiel dès le début d’un projet. « L’entrepreneur en construction ce n’est plus quelqu’un qui exécute. Il est capable de questionner ce qui est mis en plan » renchérit Philippe Jünger, directeur développement des affaires chez Kiewit.

Elise Villeneuve chez Deloitte affirme que la vision des maîtres d’œuvre et des donneurs d’ouvrage doit être réunie pour mieux collaborer, mieux innover et mieux produire. Si la communication n’y est pas ou si l’information n’est pas centralisée, la chaîne d’approvisionnement se brise. L’approche collaborative remédie à ce problème grâce à l’utilisation d’une maquette multidisciplinaire qui présente le cycle de vie de l’information et collecte les données appropriées.

Repenser l’employabilité des matériaux à partir de leurs propriétés primaires

Skylar Tibbits, directeur du laboratoire d’auto-assemblage et professeur adjoint au département d’architecture du MIT, présente le futur en 4D à partir de ces données, mais aussi de l’assemblage automatique et des matériaux programmables.

Ces avancées technologiques modifient totalement la composition des matériaux de construction tels qu’on les connaît. De nouvelles propriétés et employabilités font surface comme le béton programmable et 100% recyclable. Pourquoi ne pas réduire la consommation de certains matériaux de construction qui représentent un impact environnemental majeur? C’est ce qu’a proposé Michel Green, architecte et co-auteur de ''The Case for Tall Wood Buildings'' avec de nombreux exemples de constructions réalisées avec des structures en bois.

‘’A building made in wood represents 88% less carbon footprint (CO2) than a regular building” explique-t-il. Étant donné que le prix est le premier facteur à considérer et que la ressource première se regénère « every 4 minutes, we have new materials for buildings” affirme-t-il, le secteur devrait davantage opter pour des structures en bois. L’employabilité des matériaux est à repenser. L’information sur les composites et l’environnement d’un matériau devient alors essentielle. La donnée y est ainsi l’ingrédient principal.

Collecter les données et déployer des outils technologiques

« Sans la donnée, le virage numérique n’existe pas » précise Érik Poirier, vice-président, Groupe BIM du Québec. « Obtenir de meilleures données sur l’environnement bâti, accessibles en temps réel, contrôlée et de qualité, c’est vraiment le but du BIM [Building Information Modeling]. Le BIM devient l’expression courante de l’innovation en matière de virage numérique en construction. La clé de voûte de cette transition numérique demeure cette donnée. » renchérit-il. « With BIM, what is designed is exactly what is built.» a conclut Rich Pond, chief marketing officer chez Prescient Co. « Si on n’est pas prêt à rendre les livrables numériques, ça peut être un frein au développement de l’entreprise. » a déclaré M. Poirier. Notamment, « les TI en construction, c’est vu comme une dépense, ce n’est pas vu comme un investissement. » affirme-t-il.

La modernisation des outils de travail est une solution, mais il y a énormément de changements à implanter, comme l’explique Mark Farmer, auteur du « Farmer Report », directeur et CEO de Cast Consultancy. Plusieurs ressources sont disponibles pour mettre en place une centralisation des données que ce soit les outils pour modéliser ou la norme ISO19650. Érik Poirier a présenté un constat alarmant « Les manufacturiers québécois ont raté le virage technologique ». Que se passera-t-il avec le secteur de la construction ?

Cette journée-conférence a brassé différentes pistes de solutions pour favoriser une transformation numérique du secteur de la construction.  Plusieurs questions ont été soulevées : Est-ce qu’on peut être tous gagnants et respecter tous ces critères dans des projets du plus bas soumissionnaire ? Est-ce que le prix est plus valorisé que la qualité finale d’un projet de construction ? Est-ce que le BIM peut répondre aux défis multiples de l’industrie de la construction ? Suivez le dossier spécial de Genium360.

 

Abonnez-vous à nos infolettres pour ne rien manquer