Hydrogène vert : entretien avec Ressources naturelles Canada

L’hydrogène vert suscite l’intérêt de plus en plus d’acteurs gouvernementaux et du secteur privé. Sa complémentarité avec l’électricité renouvelable en fait certainement l’une des solutions vertes et économiquement rentables parmi les plus prometteuses pour les prochaines décennies.

Afin d’en savoir plus sur cette solution énergétique, je me suis entretenu par écrit avec Paula Vieira, Directrice exécutive, Direction des carburants propres, Secteur de l'énergie à faibles émissions de carbone, Ressources naturelles Canada, et Aaron Hoskin, Gestionnaire principal, Direction des carburants propres, Secteur de l'énergie à faibles émissions de carbone, Ressources naturelles Canada.

Jean-François Thibault (JFT) : Selon un rapport présenté par le gouvernement fédéral, jusqu’à 30% de l’énergie consommée par les Canadiens pourrait être de l’hydrogène. Comment expliquez-vous cette proportion (plutôt grande) alors que l'hydrogène n'est pas souvent présenté comme énergie alternative dans les médias?

Ressources naturelles Canada (RNC) : S’il veut atteindre son objectif de carboneutralité, le Canada devra miser sur deux options d’égale importance pour faire tourner son économie : l’électrification et les combustibles à faible teneur en carbone, notamment l’hydrogène. Tout comme l’électricité, l’hydrogène peut remplir plusieurs fonctions dans le système énergétique.

La Stratégie canadienne pour l’hydrogène, rendue publique en décembre 2020, comprenait des modélisations pour deux scénarios de transformation du système énergétique. Le plus ambitieux des deux montre que si on tire pleinement parti de son potentiel, l’hydrogène pourrait représenter jusqu’à 6 % du bouquet énergétique du Canada d’ici 2030 – et jusqu’à 30 % d’ici 2050.

La Stratégie établit un cadre pour guider les actions et les investissements de tous les partenaires, y compris le secteur privé, les peuples autochtones, le milieu universitaire et les ONG, de manière à exploiter les possibilités offertes par l’hydrogène et à affermir son rôle dans notre avenir carboneutre.

Le Canada n’est pas un cas isolé. Nombre d’autres pays voient l’hydrogène jouer un rôle essentiel dans leur marche vers la carboneutralité. Au cours des 18 derniers mois, une vingtaine de pays ont lancé des stratégies sur l’hydrogène, pourvues de budgets considérables, qui préparent le terrain à l’intégration de l’hydrogène dans les stratégies de décarbonation de la planète.

JFT : Il existe plusieurs façons de produire de l'hydrogène.Quelles sont les meilleures façons d'en produire selon vous? Pourquoi parle-t-on d'hydrogène vert dans certains cas, mais pas dans d'autres?

RNC : Il y a plusieurs voies de production d’hydrogène, et le Canada, grâce à l’expertise et aux ressources abondantes qu’il possède dans presque toutes ces voies, jouit d’un avantage concurrentiel.

La Stratégie canadienne pour l’hydrogène montre comment nous pouvons tirer parti de ces atouts pour développer une panoplie de voies de production qui auront des retombées avantageuses sur les plans économique et environnemental un peu partout au pays. Selon les régions, nous pouvons produire de l’hydrogène à partir de :

  • notre réseau électrique généralement non émetteur
  • nos abondantes ressources en biomasse
  • nos réserves de gaz naturel et de pétrole, avec des technologies de décarbonation comme le captage, l’utilisation et le stockage du carbone (CUSC) qui rendent le procédé de production carboneutre.

En ce moment, on utilise des couleurs pour décrire les différentes voies de production d’hydrogène. Il n’y a pas de définition normalisée de « l’hydrogène vert », mais le terme renvoie généralement à l’hydrogène produit au moyen d’électricité, tandis que « l’hydrogène bleu » désigne l’hydrogène tiré du gaz naturel avec CUSC.

La Stratégie souligne l’importance de mettre l’accent sur l’intensité carbone et les réductions d’émissions attendues de toutes les voies plutôt que sur une voie en particulier, puisque c’est la réduction des émissions qui est le but ultime. Dans cette optique, le Canada collabore sur la scène internationale à l’établissement d’une méthodologie commune pour déterminer l’intensité carbone de l’hydrogène, ce qui rendra inutile le classement des voies de production par couleur.

JFT : Quelles politiques publiques proposez-vous afin de favoriser l'émergence des meilleures façons de produire de l'hydrogène?

RNC : Le plan climatique renforcé du Canada décrit les politiques et les mesures qui feront progresser la production d’hydrogène et son utilisation en vue de l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2050. Ces politiques comprennent la Norme sur les combustibles propres, qui régira l’intensité carbone des combustibles liquides au Canada au fil des ans, en plus de donner aux producteurs d’hydrogène la possibilité de générer des crédits pour leur production d’hydrogène propre. Le plan prévoit aussi une tarification du carbone améliorée pour encourager l’investissement dans des solutions sobres en carbone et l’adoption de ces solutions.

Le CUSC est aussi au cœur de la transition du Canada vers une économie carboneutre; il offre la possibilité de décarboner la production canadienne d’hydrogène. Dans le cadre du plan climatique renforcé, le gouvernement élaborera une stratégie globale pour le CUSC et explorera d’autres avenues pour soutenir la compétitivité internationale du Canada dans cette industrie en croissance.

JFT : Croyez-vous que l'utilisation croissante de l'hydrogène vert puisse poser des problèmes d'acceptabilité sociale?

RNC : L’une des huit recommandations contenues dans la Stratégie canadienne pour l’hydrogène concerne la sensibilisation aux possibilités offertes par l’hydrogène et l’augmentation de la confiance du public à cet égard.

Nous savons qu’il faut renforcer l’acceptabilité sociale de l’hydrogène comme solution carboneutre. À cette fin, nous miserons sur l’éducation pour mieux faire connaître cette option chez le grand public et dans le secteur privé. Il sera essentiel de bien expliquer ce qu’est l’hydrogène et quels sont les considérations spéciales liées à son utilisation, ses avantages potentiels pour l’environnement et les possibilités économiques qu’il ouvre.

Par exemple, quand l’hydrogène sera déployé plus largement dans des secteurs comme les systèmes de transport municipaux, les gens devront être à l’aise de voir des autobus à hydrogène et autres véhicules zéro émission circuler dans leurs rues et être ravitaillés dans leurs quartiers.

Pour la mise en œuvre de la Stratégie canadienne pour l’hydrogène, un groupe de travail sur l’information, les connaissances et la sensibilisation sera mandaté pour développer le savoir et favoriser l’acceptation au sein du grand public tout en veillant à ce que l’industrie dispose de l’information requise pour prendre des décisions éclairées sur le déploiement de carburants plus propres tels que l’hydrogène dans le cadre de ses activités courantes.

JFT : L'hydrogène a certainement sa place dans le bouquet énergétique canadien du futur. Qu'en est-il des autres solutions pour permettre une production énergétique 100% renouvelable? Quelles sont ces autres solutions et quelles places votre gouvernement leur fait-il dans sa vision ainsi que ses politiques publiques?

RNC : Le gouvernement du Canada estime que les combustibles propres et l’électricité propre ont un rôle essentiel à jouer dans l’avenir carboneutre du pays. D’ailleurs, le plan climatique renforcé, un environnement sain et une économie saine, leur fait la part belle. Il propose plusieurs mesures nouvelles ou améliorées pour les promouvoir : un investissement d’un milliard et demi de dollars pour développer le marché des combustibles propres au Canada, d’autres engagements et investissements pour l’électrification des transports et 964 millions de dollars pour promouvoir la modernisation du réseau électrique et les filières renouvelables intelligentes, dont l’éolien et le solaire.

L’électrification avec de l’électricité propre peut réduire les émissions dans certains secteurs, mais la faisabilité technique ou économique n’est pas toujours au rendez-vous. De leur côté, les combustibles propres pourraient réduire considérablement les émissions dans des domaines comme le transport des marchandises et l’industrie lourde, qui ensemble représentent 62 % des émissions de gaz à effet de serre du Canada.

Il existe différents types de combustibles propres, tels les combustibles liquides ou biocombustibles (p. ex. l’éthanol cellulosique, le biodiesel et le diesel renouvelable), les combustibles synthétiques et les combustibles gazeux (p. ex. l’hydrogène propre et le gaz naturel renouvelable).

Aucun combustible propre ne saurait être considéré comme une panacée : les besoins en matière énergétique et technologique diffèrent d’un secteur à l’autre. Les combustibles propres de première génération comme l’éthanol peuvent être mélangés à des combustibles classiques dans une certaine proportion pour réduire l’intensité carbone sans qu’il soit nécessaire de modifier les équipements ou véhicules. Les combustibles propres de deuxième génération, comme le diesel renouvelable et le gaz naturel renouvelable, peuvent être utilisés tels quels dans les transports et diverses applications industrielles. D’autres combustibles propres exigent des technologies et des équipements nouveaux (p. ex. des véhicules à pile à hydrogène).

 

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